Brochure du collectif : “Haine des juifs et des musulmans : d’un antisémitisme à l’autre” (v1)

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Extrême-droite française - Haine des juifs et des musulmans : d'un antisémitisme à l'autre

Le terme « antisémitisme » est normalement utilisé pour qualifier la haine du juif ou du musulman, que ceux-ci soient maghrébins, arabes ou non. Le terme changera d’utilisation pour concerner le plus souvent les juifs dans le langage courant, suite aux génocides commis par les national-socialistes1 durant la période 1929-1945.


Antisionisme, anti-impérialisme : des termes qui reviennent de plus en plus dans le discours des extrême-droites ces dernières années. Tentatives de brouiller les pistes pour attirer de nouveaux supporters : c’est le but de ce changement de vocabulaire. Mais le fond est-il si différent ?
Le but de ce texte est de porter un regard, forcément partiel, sur l’évolution de l’extrême-droite en France. Comment est-elle passée d’un antisémitisme virulent à une islamophobie tout aussi agressive ? Comment ces deux variantes d’un même racisme s’excluent-elles ou se conjuguent-elles ? Les partis d’extrême-droite qui se revendiquent antisionistes sont-ils les adversaires des partis d’extrême-droite islamophobes ?
Plus important encore : quels sont les similarités politiques entre l’extrême-droite du début du siècle et celle des années 2000 ? Quels individus ont passé le relais entre ces deux extrémités du XXème siècle ?


Avant-guerre

L’extrême-droite au début du XXème siècle s’articule surtout sur les thématiques du nationalisme, de la germanophobie et de l’antisémitisme. L’opposition aux allemands est séculaire, de multiples conflits ayant émaillé les rapports des deux pays, mais la guerre encore récente de 1870 dans laquelle la Prusse à envahi la France jusqu’à Paris et a annexé l’Alsace-Moselle ravive ce sentiment guerrier. L’État et les forces réactionnaires nourriront une rancune féroce contre la toute nouvelle Allemagne et cultiveront un esprit « revanchard ». En France, l’Empire disparaît et la Troisième République est instaurée. C’est dans ce contexte qu’éclate l’affaire Dreyfus, en 1894 : accusé injustement d’avoir envoyé des renseignements militaires à l’Allemagne, le capitaine juif est dégradé et condamné. L’extrême-droite y trouve ses thèmes de prédilection pour les décennies suivantes et s’engouffre dans une campagne haineuse qui va durer des années : nationalisme et patriotisme exacerbés, germanophobie et antisémitisme sont à l’honneur.

En 1898 se fonde un mouvement crucial, l’Action Française, d’abord sur une ligne anti-dreyfusarde et antisémite, puis sous l’impulsion de Charles Maurras, l’une des grandes figures de l’extrême-droite du début du siècle, elle s’imprègne fortement de monarchisme.
La guerre de 14-18 et la défaite de l’Allemagne réjouissent les nationalistes de l’Action Française, avec la reprise des territoires perdus lors de la guerre de 1870, et l’exaltation de la défense de la France – et non celle de la république. L’armistice signé (payé tout de même de la bagatelle de 18 millions de morts civils et militaires dans le monde), il reste donc un ennemi bien identifié à mettre à genoux : le juif. Mais Maurras est habile : il sait que l’antisémitisme brutal et premier degré est improductif, alors il va en développer un qui soit  acceptable.
Pour Maurras, il y aura donc le bon juif : le juif nationaliste, français, patriote. Le juif qui a combattu pour la France en 1914. Celui qui travaille et qui sait ce qu’est le respect. Et puis il y a le mauvais juif : le juif étranger, pauvre et mal intentionné, celui qui cherche à envahir la France, à prendre le contrôle de l’État par des manœuvres déloyales et secrètes. Conséquences : opposition à l’arrivée de nouveaux juifs en France, présentation des immigrés comme un danger d’invasion.
Et ça marche : l’antisémitisme prend de l’ampleur et Maurras parvient même à recruter une frange réduite de juifs français qui se reconnaissent dans ses descriptions de juifs patriotes, tout en espérant par ce biais une reconnaissance comme français de plein droit. Jusque dans les années 30, l’Action Française va diffuser ce discours de haine ambigu tout en descendant la république en flamme. Elle s’appuiera pour cela sur une série de scandales dont le plus célèbre est l’affaire Stavisky.2 Tout cela passe donc pour un simple nationalisme, presque correct dans sa volonté affichée de voir en tout patriote un vrai français, d’autant que Charles Maurras prend à de nombreuses reprises des positions condamnant le racisme et le nazisme …
Mais arrive un moment où la réalité du fond ne peut plus être dissimulée par le discours de surface, et « l’antisémitisme d’État » de Maurras s’avère être de l’antisémitisme tout court. Malgré sa haine des allemands, l’Action Française va voir dans la France de Pétain ou dans le nazisme allemand un miracle, et tous les juifs de Maurras, bons comme mauvais, finiront dans les mêmes crématoires, avec les résistants, communistes, homosexuels, Rroms, etc. Le même Maurras sera condamné après-guerre pour intelligence avec l’ennemi à la prison à vie.
9 millions de morts dans les camps : on conviendra que l’extrême-droite française du début du siècle, d’une boucherie à l’autre, à su choisir son camp avec une constance dans l’horreur assez remarquable. Il convient de garder en tête ces éléments avant de passer à la période de l’après-guerre, car la filiation politique avec l’extrême-droite contemporaine est indéniable. Un exemple ? L’Action Française existe encore, et appelait en 2007 à voter Front National

Après-guerre

Suite à la 2ème guerre mondiale, l’extrême-droite se retrouve bloquée dans son développement. Responsable des génocides des gens du voyage, des juifs et d’une politique d’extermination de ses opposants politiques, des homosexuels et des handicapés, son projet politique s’est montré être une horreur à tous les niveaux. Difficile de se donner une seconde jeunesse à partir des bilans du nazisme, du fascisme en Italie, du militarisme au Japon ou des différentes formes qu’elle prendra dans les pays européens. Se rajoute à cela la perte d’un nombre significatif de cadres et de militants qui tombent pour faits de collaboration. Ceux qui passent au travers de mailles du filet par chance ou parce qu’ils sont protégés font profil bas, comme le tristement fameux Paul Touvier3 , ancien chef de la milice lyonnaise, qui passera d’une cache à l’autre jusqu’en 1989.

Malgré tout, des années 50 à 70, l’extrême-droite ne renonce pas à ses projets et entre dans les luttes les plus réactionnaires : soutien à l’impérialisme français en Indochine et en Algérie particulièrement, où elle jouera un grand rôle dans l’organisation des assassins de l’OAS4 , l’anticommunisme primaire et la lutte contre les droits des femmes et des étrangers. On la retrouve donc logiquement dans les luttes anti-IVG, contre la contraception, « ratonnant » dans la rue et cassant les grèves des travailleurs étrangers durant les mouvements sociaux dans l’industrie automobile, mais aussi dans le mercenariat au profit des régimes totalitaires en Afrique, en Asie, en Amérique du sud. Jeune Nation, mouvement fondé en 1949 par les frères Sidos5 illustre assez bien les recherches de nouvelles thématiques de l’extrême-droite : il est difficile de défendre le nazisme ou le régime de Vichy quatre ans après la guerre, on trouve donc des luttes de substitution et c’est avant tout la défense de l’Empire Français qui va être mise en avant. Là encore, on défend des causes abominables et des actes inqualifiables. La guerre d’Algérie fera entre 400 000 et 1 500 000 morts, principalement civils, et verra se mettre en place un régime de torture systématisé par l’armée française.
Les organisations fondées par ces mêmes individus ou certain de leurs compagnons de route se succèdent par poignées, par moment à un rythme soutenu : la FEN6 , Occident7 , l’Œuvre Française8 , le GUD9 … Au fil du temps, le combat pour la défense de l’Empire qui semble définitivement obsolète est remplacé par la lutte anticommuniste, ce qui explique l’engagement de mouvements comme Occident en faveur de la guerre du Viet-Nam ou son enthousiasme pour la dictature fasciste qui s’épanouit en Grèce. Tous ces mouvements et d’autres encore, seront interdits à un moment ou à un autre, à l’image de la FANE10 , ouvertement nazie. L’Œuvre Française commence réellement à parler d’antisionisme, alors qu’à l’époque, le consensus à l’extrême-droite est plutôt pro-israélien. La raison en est simple et peu reluisante : si les juifs vont en Israël, ça veut dire qu’ils quittent la France. Quant à l’Œuvre, son antisionisme ressemble à s’y méprendre à de l’antisémitisme mal déguisé. D’autres considérations jouent dans ces prises de position, mais globalement, la question juive n’occupe plus réellement la place centrale qu’elle tenait avant-guerre. Et pour cause, puisqu’un nouvel ennemi tout aussi commode est à portée de main : l’immigré.

Unis par le FN

En 1972, le Front National se constitue. Il répond à une nécessité d’union de l’extrême-droite : toutes ces petites organisations qui ne font qu’apparaître et disparaître empêchent une action sur le long terme et une vrai visibilité. Jean-Marie Le Pen en est immédiatement le président et marque un tournant de génération dans les dirigeants d’extrême-droite : l’époque de Le Pen, c’est l’Algérie Française et non pas 39-45. Malgré tout, on ne peut pas faire l’impasse sur la période et les expériences de la collaboration : on intègre donc à sa direction les collaborateurs Pierre Bousquet (ancien de la légion SS Charlemagne), Victor Barthélémy,  François Brigneau et Jean Madiran.

Assez rapidement, le FN s’oriente vers cette nouvelle thématique de l’immigration lorsqu’il voit que cette question semble porter, mise en avant par la droite alors au gouvernement. Il décide d’abandonner les vieilles lunes de l’extrême-droite traditionnelle comme la défense inconditionnelle du régime nazi pour s’atteler à faire passer un slogan « 6 millions d’immigrés = 6 millions de chômeurs » avec dans le viseur de manière régulière la population maghrébine. Il maintiendra tout de même sa défense du fascisme historique en  soutenant le négationnisme.

Ce mot d’ordre semble prendre dans la vie politique française et rapidement, le FN devient incontournable pour les groupes d’extrême-droite qui s’y insèrent.
On y trouve les catholiques intégristes en grande majorité, les racialistes et racistes primaires, les anciens de l’OAS et autres défenseurs d’un grand Empire français, des partisans d’une vision conspirationniste du monde souvent antimaçonniques ou antisémites. L’idée centrale qui sous-tend le FN est que chaque petite victoire remportée par un mouvement spécifique d’extrême-droite fini par profiter à l’ensemble des extrême-droites : une avancée pour les catholiques traditionalistes finira par améliorer indirectement la situation des nazis. Ça ne signifie pas que tous s’apprécient, bien au contraire : les règlements de compte et les insultes sont monnaie courante, mais ces différentes composantes cohabitent et suivent donc un projet commun, le FN. La question reste de savoir laquelle de ces tendances a le plus de chance de s’implanter dans le monde des années 80.
L’apparition du FN, à la faveur de la crise, dans la vie politique française et au fur et à mesure l’implantation de la xénophobie et de leur discours sur la sécurité finit par les rendre incontournables.

C’est sur les théories anti-immigrés qu’ils ont fait leur succès et c’est aujourd’hui ce discours anti-immigrés qui les soude.

Fausses divergences

L’extrême-droite ça n’est donc pas un seul bloc, elle n’est pas monolithique. Dans les années 1990, les premières scissions apparaissent. D’abord avec les réussites électorales du FN : c’est le départ de Bruno Mégret qui crée alors le MNR11 , les enjeux de pouvoir deviennent plus importants. Puis avec un Le Pen vieillissant, chacun tente de tirer la couverture à soi. C’est alors qu’apparaît par exemple Alain Soral, qui se rapproche de Marine Le Pen, jusqu’à entrer au comité central d’un FN toujours très clairement islamophobe. Il va se prendre les pieds dans cette guerre des chefs où il a mal calculé son entrée, et se retrouver poussé vers la sortie, s’imaginant pouvoir créer son propre mouvement en dehors du FN, comme d’autres seconds couteaux frustrés. Il s’appuie pour ça sur le milieu négationniste, tout d’abord parisien, en visant un public différent que ne pouvait pas toucher le FN. Sa niche commerciale : les jeunesses des quartiers populaires, à travers l’association Égalité & Réconciliation. Un projet et un discours qui rappellent curieusement ceux de Charles Maurras et son Action Française, cette fois-ci à destination des musulmans …
Une autre partie de l’extrême-droite s’appuie elle clairement sur une stratégie islamophobe, après avoir joué pendant des années sur un antisémitisme caricatural : les Identitaires anciennement Unité Radicale, anciennement Nouvelle Résistance.

L’extrême-droite est donc multipolaire mais malgré les divergences apparentes entre les différentes tendances reste toujours un fond commun. Par exemple : Égalité & Réconciliation arrive très bien à discuter avec les antimusulmans des Identitaires, défenseurs violents d’une Europe chrétienne. Égalité & Réconciliation discute tout aussi bien avec Solidarité et Progrès. Et la LDJ, extrême-droite sioniste, filera un coup de main sur les assises sur l’ « islamisation de la France » organisées les Identitaires. Dans le même ordre d’idée, Soral, malgré sa position de façade de défenseur des musulmans de France, continue a appeler à voter Marine Le Pen. Autre exemple : Christian Bouchet, du FN, lui aussi fidèle soutien de Marine Le Pen, très régulièrement présent aux côtés d’Égalité & Réconciliation (soit-disant proche des musulmans) est aussi une vieille connaissance de Fabrice Robert, chef des Identitaires (violemment islamophobe). Et pour cause, ils étaient co-fondateurs d’Unité Radicale, organisation dont le fond de commerce était plutôt la lutte contre l’hégémonie américaine.
Une organisation – encore une – qui sera interdite en 2002 après qu’un de ses militants ait échoué à tuer Jacque Chirac d’un coup de fusil, un certain 14 juillet …
Au fil des décennies, les mêmes personnages sont passés d’une tendance à l’autre de l’extrême-droite, défendant ponctuellement une position ou son contraire, mais véhiculant toujours le vieux fond commun déjà présent au début du siècle dernier. Les passages de relais se font entre individus, des anti-dreyfusards aux pétainistes, des collaborateurs aux défenseurs de l’Algérie française, de ces derniers à ceux qui dans les années 90 sont allés guerroyer pour l’Irak ou la Serbie. Mais ces passages de relais sont aussi et avant tout ceux d’une longue liste de crimes, d’exterminations, de haines, qui s’allonge à chaque nouvelle génération.

La principale constante de l’extrême-droite n’est en définitive pas une thématique ou une autre, mais de faire passer l’idée de la nécessité d’un état très fort, de l’obéissance à un homme providentiel, en s’appuyant sur l’exclusion d’une partie minoritaire de la population. Elle est donc capable de s’adapter en fonction des situations du moment : haine des nomades, des arabes, des italiens, des juifs, des espagnols. Peu importe en fin de compte, au point de s’en servir en fonction des besoins. Son apparition est généralement liée aux crises, quand les personnes fragilisées sont à la recherche d’explications, même simples. Son ascension au pouvoir devient possible quand elle obtient le soutien des classes sociales supérieures pour défendre le système.
Chacun fait avancer ses pions avec le même projet commun de bouclage de la société. Il reste à voir qui, cette fois-ci, paiera les pots cassés …

  1. Le NSDAP (Parti National-Socialiste des Travailleurs Allemands) est le parti d’Adolf Hitler, fondé en 1920. []
  2. L’affaire Stavisky est un scandale politico-financier qui survient en 1934. L’extrême-droite s’empare de cette affaire de détournement de fonds pour faire monter l’antisémitisme (Alexandre Stavisky était d’ascendance juive). Peu de temps après aura lieu l’émeute du 6 février 1934 lors d’une manifestation d’extrême-droite place de la Concorde qui se soldera par une quinzaine de morts et plus d’un millier de blessés. []
  3. Paul Touvier a échappé pendant de nombreuses années aux recherches lancées à son encontre grâce à des protections au sein de l’Eglise. Premier français condamné pour crime contre l’humanité, il est mort en prison en 1996. []
  4. L’OAS ou Organisation de l’Armée Secrète était une organisation française politico-militaire hostile à l’indépendance de l’Algérie. Ses crimes vont de la torture au racket, en passant par l’assassinat politique, tant en Algérie qu’en France. Elle aurait eu presque 12 500 cadavres à son actif. []
  5. Leur père, ancien haut responsable de la milice pendant la guerre, est fusillé en 1946. []
  6. La FEN, ou Fédération des Etudiants Nationalistes. On y retrouve entre autre Alain de Benoist, future pointure du GRECE (ou Groupement de Recherche et d’Etudes pour la Civilisation Européenne, un mouvement intellectuel ayant pour but de diffuser les idées d’extrême-droite parmi les élites françaises). On a pu récemment le voir apparaître aux côtés d’Alain Soral, entre autre. []
  7. Occident, interdit en 1968 et plus tard remplacé par le GUD. Son porte-parole est Pierre Sidos de Jeune Nation. On y retrouve entre autre Alain Madelin, Patrick Devedjian, Claude Goasguen, Alain Robert, Hervé Novelli et Gérard Longuet. []
  8. l’Œuvre française, groupe d’extrême-droite fondé par Pierre Sidos, d’inspiration très pétainiste. Ponctuellement favorable ou défavorable au FN, même si ses membres ont régulièrement la double-carte. []
  9. Le Groupe Union Défense (ou GUD) est une organisation étudiante d’extrême-droite aux idées assez changeantes selon l’époque. Dans les années 1990, elle s’était piquée d’antisionisme et ses membres affectionnaient le port du keffieh. []
  10. La Fédération d’Action Nationale et Européenne (FANE) est un groupuscule clairement nazi, comprenant des éléments d’Occident. []
  11. Le Mouvement National Républicain (MNR) est le parti fondé par Bruno Mégret lors de sa tentative de putsch au FN en 1999. []


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