Dossier – Avec Zemmour pour exemple

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Avec Zemmour pour exemple - Polémiques en carton et machistes avec du sépia plein les doigts

Les femmes ont le droit de porter un pantalon, de voter, d’avorter, de percevoir, à travail égal un salaire égal à celui des hommes, dans la loi et cela se traduit – dans une certaine mesure – dans les faits.
Pourtant l’imaginaire collectif et la pression sociale qui s’exerce dans notre société aujourd’hui, ne condamnent pas le sexisme. Au contraire on y fait sans cesse appel. Dès le plus jeune âge, l’école et les normes sociales continuent de permettre et d’encourager une différenciation filles/garçons selon des stéréotypes, clichés sans fondement : les filles sont plus douces et attentives que les garçons. Elles ne doivent pas se salir, elles ne doivent pas chahuter, elles ne doivent pas jouer au foot. Il suffit de passer cinq minutes dans une cour d’école, de collège ou de lycée pour le remarquer. Et tout ça paraît normal.
Le sexisme est une oppression politiquement correcte. C’est-à-dire qu’il est possible de faire des blagues infériorisant les femmes, les homosexuel-le-s, les trans, dans la rue, au café, au travail, à l’école, en famille. Ça arrive tout le temps. Il suffit d’être attentif/ve. Femme au volant, mort au tournant. Ta jupe est un peu courte quand même. Tu cours comme une fille. Tu suces ? Mais qui va garder les enfants ? Enculé-e. Promotion canapé. T’as tes règles ou quoi ? Tu peux aller nous chercher un café ? Bref.
Nota bene : toutes les informations contenues dans ce dossier sont publiques et généralement encore accessibles sur la toile pour qui veut s’en donner la peine – nous donnons systématiquement les liens à cet effet.

1. Stratégie victimaire de la domination

Les tenants de l’extrême-droite radicale diffusent ces idées patriarcales et misogynes en tentant de les faire passer pour des analyses novatrices et subversives. Or, disons-le tout de suite pour éviter le suspens : la société dans laquelle nous vivons est encore sexiste.

Pourtant, Zemmour, (entre autres) se présente comme une victime du pouvoir, du gouvernement qui appellerait à la censure de son nouveau torchon Le suicide français en raison de son fort pouvoir de contestation de l’ordre établi. Idée saugrenue, lorsque l’on voit que rien n’a été fait contre son livre, dans lequel il débite pourtant sa haine violente des immigré-e-s, des homosexuel-le-s, des femmes… De toutes celles et ceux que la société telle qu’elle fonctionne opprime, en somme. Il s’érige lui-même en polémiste réprouvé, voire lynché par celles et ceux qui porteraient atteinte à sa « liberté d’expression ». L’argument de « la liberté d’expression » c’est quand même une sacrée bonne manière de plumer le pigeon. Le mec déverse son fiel rétrograde traditionaliste, et personne ne pourrait critiquer cette analyse. Il veut ainsi faire en sorte que celles et ceux qui remettent en cause ses idées nauséabondes et réactionnaires en les invalidant de manière intellectuelle et pratique soient perçu-e-s comme des censeurs/euses.

Éric Zemmour est tellement réprouvé par l'élite politico-médiatique que l'UMP l'invite à une de ses conventions le 12 mars 2011. Il est ovationné par la foule à son arrivée alors qu'il vient d'être condamné pour provocation à la haine raciale après avoir justifié les contrôles au faciès et la discrimination à l'embauche.

Éric Zemmour est tellement réprouvé par l’élite politico-médiatique que l’UMP l’invite à une de ses conventions le 12 mars 2011. Il est ovationné par la foule à son arrivée alors qu’il vient d’être condamné pour provocation à la haine raciale après avoir justifié les contrôles au faciès et la discrimination à l’embauche.

En fait, la liberté d’expression, de pouvoir parler publiquement et de se faire écouter, reste le privilège de celles et ceux qui se conforment et qui consentent à l’idéologie dominante. Zemmour se targue de transgresser, de désobéir à la pensée ambiante, à l’opinion publique. Il se veut subversif par son conservatisme et fait son beurre comme ça. Pourtant, il ne fait que dire tout haut et de manière spectaculaire les idées traditionnelles diffusées depuis un bail par les gouvernant-e-s et les puissant-e-s. Par celles et ceux qui défendent leurs privilèges en entravant, en brisant, en divisant, en opprimant les gens. Son sexisme et sa misogynie en sont une preuve flagrante. Le branle-bas de combat mis en place par les détracteurs/trices de la « théorie du genre » – qui rappelons le n’est pas une théorie mais une analyse sociologique scientifique – et l’influence qu’ils/elles ont eu, prouve de manière manifeste que l’alphabet de l’égalité est loin d’être acquis par tous et toutes. La mobilisation conséquente contre le mariage pour tous et toutes nous avait déjà montré que pour beaucoup de gens, l’égalité de droit n’est pas un principe fondamental. Zemmour est de ceux-là. Et ça a beau être écrit sur les frontons de toutes les mairies de France, les lois de ce pays restent injustes et stigmatisantes. Pour exemple, une circulaire de 1983 interdit encore aujourd’hui à certaines personnes de donner leur sang en raison de leur sexualité. C’est institutionnel : les homosexuels parce qu’ils sont homosexuels ne peuvent pas donner leur sang. Le « polémiste », qui se dit désavoué par le reste de cette élite politico-médiatique dont il se distancie mais à laquelle il appartient pourtant, développe encore et comme toujours, un discours conforme à la convention, à la règle, et dans ce cas précis à la loi. Ça se saurait si nous vivions dans une société progressiste.

Éric Zemmour « sait ». Il sait manifestement écrire tout et son contraire en l'espace d'une première et d'une quatrième de couverture.

Éric Zemmour « sait ». Il sait manifestement écrire tout et son contraire en l’espace d’une première et d’une quatrième de couverture.

Hélène et les garçons à féminisé la société et remis en cause les stéréotypes de genres. La preuve.

Hélène et les garçons à féminisé la société et remis en cause les stéréotypes de genres. La preuve.

A coup de buzz ridicule à base d’Hélène et les garçons, il critique une « féminisation de la société »1 dont il se garde bien – et pour cause ! – de donner une définition et de préciser les contours. C’est lui le bien-pensant. C’est lui qui ne vient rien bouleverser mais qui conforte le discours et les actes des vainqueurs et des oppresseurs. Réducteur et insultant il cantonne la féminité « au rose bonbon, mièvre ».2 Celui qui a écrit Le premier sexe en 2006 ose dire, sans vergogne et surtout sans argument que « [Les femmes] ne créent pas, elles entretiennent. Elles n’inventent pas, elles conservent. Elles ne forcent pas, elles préservent. Elles ne transgressent pas, elles civilisent. Elles ne règnent pas, elles régentent. »3 Nombre d’exemples contredisent évidemment ce tissu d’âneries. Il y a des femmes qui sont inaptes à se satisfaire d’une place à l’ombre. Heureusement. Parce que ce n’est ni exaltant ni épanouissant d’être forcée à toujours être moins que les hommes. Morne vie que celle qu’il imagine conforme à une nature féminine qui est en fait une construction sociale, historique, culturelle et politique, permettant de justifier leur oppression.

Pour Zemmour il n’y a rien de plus dramatique que « des corps de femmes sans seins ni fesses, sans rondeur ni douceur, des corps de mec, longs et secs ».4 En plus d’UN tempérament féminin, il y aurait donc UN corps féminin, un seul. En fait, on appelle ça un archétype. Un cliché. Une injonction construite par notre culture de ce à quoi doit ressembler la femme. Mais la femme n’existe pas. Les femmes sont des humains comme les autres. Elles ont toutes des physiques différents. Faut-il vraiment le préciser ? Apparemment oui. Quant à leurs caractères, les femmes peuvent parfois être puissantes, fortes, courageuses plutôt que faibles, fragiles et douces. Quelle nouveauté ! Soit Zemmour est stupide au point d’ignorer une telle série d’évidences, soit ses déclarations sont à considérer dans une perspective stratégique. À qui cette réalité peut-elle nuire ? Cela contrarie ceux qui se sont érigés en dominants. Les gens comme lui qui veulent défendre leurs privilèges d’homme, vieux de millénaires, toujours vivaces dans la société patriarcale. Des privilèges de flicage des femmes et de leurs corps. Mais ce contrôle social ne serait pas total sans son pendant.

En effet, s’il existe une nature féminine au pays de Zemmour, il y a aussi des comportements typiquement masculins qui seraient, bien évidemment, aux antipodes des attitudes féminines. Le manque de subtilité d’un tel positionnement n’a d’égal que son académisme. Zemmour explique le désir hétérosexuel masculin en diffusant une norme des relations amoureuses et sexuelles masculines, qui seraient « naturelles ». Elles ne seraient abouties, et appréciables que si « [la] femme souffre, mais accepte son sort [son] destin. »5 dans un monde dominé par la « psyché masculine ». L’éternel masculin, hétérosexuel, viril, qui a « besoin de découper la femme en morceaux, en bouts de désir et de fantasmes »6 existe donc aussi. Et on n’y peut rien. Cette affirmation caricaturale mériterait d’être justifiée, expliquée, prouvée. L’auteur ne le fait pas, sauf en citant des arguments d’autorité émanant de Stendhal, Freud, Balzac, Maupassant… Il faudrait quand même qu’il nous explique, à un moment, en quoi son discours procède d’un éclairage neuf puisqu’il se place dans le sillage de ceux d’érudits célèbres du 19ème siècle dont on nous rebat les oreilles depuis plus de cent ans. C’est tout de même d’une banalité affligeante. Les mêmes personnes que d’habitude disent les mêmes choses que d’habitude.

Pour Zemmour, un garçon qui n’est pas « soumis au sentimentalisme des filles […] ; ça prend, ça jette… ».7 Bien. Donc d’un point de vue philosophique, le journaliste soi-disant séditieux défend un type de société dans laquelle certains êtres humains peuvent consommer d’autres êtres humains. Prendre et jeter, comme un objet. Or, rien n’est plus en accord avec le système capitaliste moderne qu’il critique pourtant parce qu’il « veut des consommateurs et non plus des producteurs ».8 Il se dit subversif parce qu’il condamne la société actuelle, son libéralisme, son capitalisme. Les principes qu’il défend sont pourtant ceux qui sont valorisés aujourd’hui : l’individualisme, la consommation, dans une sorte de « grand marché à la femme ».

2. Privilèges de l'impunité et maintien du status-quo

Tout ceci participe à justifier le fait que les femmes soient encore aujourd’hui surveillées dans une société qui s’octroie le droit de leur indiquer ce qui est bon pour elles. Leurs corps, leurs métiers, leurs vies sociales doivent être conformes à ce qui est attendu d’elles. C’est-à-dire qu’elles ne doivent pas dépasser les limites. Elles doivent encore et toujours être inoffensives, disponibles. C’est la Justice qui le dit : une femme doit avoir peur et ne doit pas répliquer. Donnons un exemple, une femme se fait agresser, verbalement puis physiquement par un homme. Pour se défendre elle riposte en le frappant et le blessant. Cette femme-là a été condamnée à une peine de sursis et une amende. C’était en avril 2014.9 Il faudrait donc accepter l’agression. Zemmour et les Institutions semblent avoir, à nouveau, un point commun.

Les femmes devraient aussi consentir à se faire mater dans la rue, à entendre des réflexions insultantes et lourdes qui se font passer pour de la drague. En fin d’année 2014 une femme se fait assassiner dans la rue à coup de tournevis. Le journal 20Minutes parle d’une « drague qui tourne mal ».10 RTL,11 Le Parisien,12 Le Figaro13 reprennent ce vocabulaire, qui émanerait d’une source policière. L’euphémisme ambiant, celui de la police et de la presse est donc impressionnant. Il est permis de penser que lorsque quelqu’un se permet de frapper une personne en pleine tête avec un tournevis, il ne s’agit pas de « drague », mais plutôt de harcèlement de rue, d’une agression sexiste meurtrière. Ce que permet cette litote dangereuse c’est une dédramatisation de l’événement. Ce que disent les autorités et les médias c’est : « ça arrive, c’est comme ça, que peut-on faire ? » Ainsi est diffusée dans l’opinion publique l’idée selon laquelle les hommes agressent les femmes, c’est un état de fait. Et cette idée est bien ancrée dans les mentalités. Il y a des lois, certes. Et Zemmour condamne la directive européenne du 23 septembre 2002 contre le harcèlement sexuel : « Interdites les photographies de femmes nues dans les ateliers, les blagues graveleuses dans les bureaux […] l’homme n’a plus le droit […] de draguer. »14 Ce qu’il regrette c’est donc l’impunité qui protège les hommes en tant que dominants, de faire ce qu’ils veulent envers les femmes. Cette conception des choses exalte la force comme attribut traditionnel de la masculinité dans les rapports sociaux. Elle vante l’oppression. Mais, dans la réalité, de nombreuses femmes ont encore peur dans la rue. Elles craignent, lorsqu’elles rentrent tard le soir, de se faire agresser, de se faire violer. Parce que de fait, cette impunité est encore une réalité. Les femmes restent des « proies potentielles dans l’espace public »15 comme le dit la sociologue Marylène Lieber. Quelle femme peut aujourd’hui occuper l’espace public sereinement quand on voit les réactions habituelles face au viol, encore aujourd’hui diffusées par le discours ambiant : « habillée comme ça, elle l’a bien cherché. » « Mais que faisait-elle seule à une heure pareille ? » Pourquoi les femmes doivent-elles toujours se justifier, s’expliquer, alors que les hommes ne doivent rien à personne, eux ? Ils s’habillent comme ils veulent, ils se dénudent quand ils veulent, y compris dans l’espace public. Torses nus ou fesses à l’air. C’est leur privilège dans une sphère qui leur appartient toujours.

“La drague aurait très mal tourné”

Par des effets rhétoriques Zemmour se protège de toutes critiques en affirmant qu’il ne regrette pas le temps d’avant mais que l’avortement « ne libère pas la femme ».16 C’est pour le moins déconcertant, voire étrange, voire consternant d’entendre des hommes, qui n’auront jamais à se poser de telles questions, en discuter comme s’il s’agissait d’un simple problème philosophique. Mais là encore, Zemmour ne transgresse rien. La loi Veil existe depuis 1975, certes, et pourtant, même après quarante ans, les femmes qui avortent devraient rester hantées par ce qui est encore considéré par la majorité des personnes comme une atteinte à la « morale », une honte. Dans les faits, les médecins ont encore aujourd’hui le droit de refuser de pratiquer un avortement en vertu d’une « clause de conscience » à laquelle ils peuvent faire appel si l’intervention est contraire à leurs convictions personnelles. Concrètement, les centres IVG ferment par dizaines depuis dix ans. En réalité, les manifs pro-vie des adversaires de l’avortement sont encadrées avec complaisance par une police qui a ordre, ou qui préfère encore et toujours, taper sur celles et ceux qui viennent manifester leur colère face aux réactionnaires. Il faut y avoir assisté pour le croire. Et c’est pourtant vrai : l’interruption volontaire de grossesse est un droit institutionnel mais ce sont ses détracteurs/trices et les valeurs de retour à l’ordre moral qui sont protégées par les autorités de l’État. Ces détracteurs, dont Zemmour fait partie…

SOS Tout-Petits, groupe pro-vie militant contre le droit à l'IVG lors d'un des dix-sept rassemblements de prière tenus depuis 2011, près de l'hôpital Tenon à Paris. La photo date du 23 mars 2013.

SOS Tout-Petits, groupe pro-vie militant contre le droit à l’IVG lors d’un des dix-sept rassemblements de prière tenus depuis 2011,
près de l’hôpital Tenon à Paris. La photo date du 23 mars 2013.

La famille patriarcale est une autre caractéristique de cet ordre moral. Zemmour regrette sa « destruction » car, selon lui, c’était « le dernier obstacle à la marchandisation du monde ».17 Ce qu’il condamne par là, c’est la « grande nouveauté moderne, la salarisation du travail des femmes ».18 En France, en 2010 les femmes gagnent des salaires 28 % moins élevés que ceux des hommes dans le secteur privé, et ce à travail égal alors que cet écart est de 18 % dans la fonction publique. L’auteur lui-même souligne ce décalage. Puis il l’explique par le fait qu’on « refuse de voir le rapport trouble entre l’argent, le pouvoir et le phallus ».19 Le rapport est tellement trouble qu’une explication s’imposerait. Mais le journaliste ne donne aucun éclaircissement… Ce qu’il blâme c’est l’indépendance financière et donc pratique des femmes ; c’est leur capacité à pouvoir mener la vie qu’elles entendent sans avoir à rendre de compte à leur mari, à leur père, à une quelconque autorité ; c’est même la puissance qu’elles peuvent retirer du fait d’être leur propre « patron ». Et de pouvoir dire « oui papa, oui chéri, oui patron, y’en a marre ! ».20 Il ne s’agit pas de revendiquer une place égale à celle des hommes dans ce système économique capitaliste qui opprime. Il s’agit de démontrer que dans notre société l’égalité est un leurre et que l’inégalité est légitimée par des stéréotypes de genre (entre autres). Il s’agit de montrer que Zemmour fustige l’autonomie « moderne » des femmes dans la société contemporaine. Or, la réalité montre qu’elles ont moins de marge de manœuvre pour vivre leur vie telle qu’elles l’entendent. L’argent et le profit sont les valeurs suprêmes de ce système. Ce ne sont pas les nôtres. Il dicte pourtant ses codes et ses marches à suivre.

Le Mouvement de Libération des Femmes est un mouvement féministe des années 70. Le 26 août 1970, un groupe de huit militantes du MLF dépose une gerbe de fleurs sur la tombe du soldat inconnu en ironisant sur l'invisibilisation des femmes dans l'espace public et en rappellant « [qu'un] Homme sur deux est une femme ».

Le Mouvement de Libération des Femmes est un mouvement féministe des années 70. Le 26 août 1970, un groupe de huit militantes du MLF dépose une gerbe de fleurs sur la tombe du soldat inconnu en ironisant sur l’invisibilisation des femmes dans l’espace public et en rappellant « [qu’un] Homme sur deux est une femme ».

3. Prégnance des idéologies réactionnaires : Le suicide français, un succès emblématique

Zemmour prétend que son discours est condamné car l’élite et les intellectuel-le-s ne seraient pas prêt-e-s à écouter ses analyses prétendument anticonformistes. Or, bien sûr, les femmes ont conquis des droits. Certains d’entre eux ont été inscrits dans la loi. On les appelle alors des « acquis sociaux ». Mais, ils ne suffisent pas à transformer en profondeur l’imaginaire collectif de la société patriarcale. La preuve, des hommes comme Zemmour (mais aussi des femmes) se sentent en droit d’écrire ce qu’ils écrivent, de dire ce qu’ils disent. Donc, ça se fait. Pour certaines personnes il n’est ni inapproprié, ni inadapté d’affirmer que certains êtres humains sont faits pour en dominer d’autres en raison d’une inégalité fondamentale liée aux genres, aux sexualités, aux couleurs de peaux, aux origines nationales, aux cultures, aux religions… Pour résumer, concrètement, Zemmour pense que les hommes blancs, Français, hétérosexuels dominent les autres individu-e-s. Et il a raison. Mais pour lui, cet état de fait est « naturel » et doit être défendu. Étonnant de la part d’un homme blanc, Français, hétérosexuel ! Au-delà de l’ironie, nous savons que cette domination a été construite socialement, culturellement, au fil de l’histoire et qu’elle permet de justifier les oppressions. Zemmour fait partie de ces nationalistes français qui défendent leurs privilèges économiques et leurs intérêts sociaux au nom d’une soi-disant supériorité raciale et viriliste.

Le suicide français prouve quelque chose : il est encore possible de penser, d’écrire, de tenir des propos racistes, sexistes, homophobes. Bien sûr, il y a eu des réactions morales et philosophiques face aux idées d’extrême-droite que développe Zemmour. Il y a aussi eu des invalidations historiques et des critiques politiques. Heureusement. Le réflexe spontané d’une Anne Dorval estomaquée demandant simplement à l’auteur : « mais comment vous pouvez dire des choses pareilles ? » et lui expliquant que là d’où elle vient, au Québec, il serait impossible de proférer de telles opinions21 prouve qu’il existe des milieux, des endroits où tout ça paraît absurde, indicible. Il ne s’agit pas de dire que c’est mieux ailleurs. Mais il s’agit de souligner que Zemmour affirme qu’il est « isolé dans le paysage politico-médiatique, mais majoritaire dans le pays ».22 Il se positionne encore une fois en victime, en martyr solitaire. Or, les chaînes télé, les stations de radio, la presse écrite lui ont laissé un boulevard pour faire la promotion du Suicide Français qui s’est trouvé dans le top des ventes de la fin d’année 2014.

L'actrice Québécoise Anne Dorval réagi vivement aux thèses avancées par Zemmour, estomaquée par la régression qu'il prône, notamment sur les droits des femmes et des homosexuel-le-s sur le plateau de On n'est pas couché.

L’actrice Québécoise Anne Dorval réagi vivement aux thèses avancées par Zemmour, estomaquée par la régression qu’il prône,
notamment sur les droits des femmes et des homosexuel-le-s sur le plateau de On n’est pas couché.

De fait, son bouquin a eu un succès important. Comment obtenir plus facilement le succès du public qu’en créant de fausses polémiques qui parlent aux affects et qui conduisent des personnes qui reçoivent son discours à se sentir libérées de l’effort nécessaire d’exercer leur esprit critique et de remettre les choses en question. Zemmour affirme sans prouver, en dogmatique. Il établit des vérités qu’il proclame en tant que telles de manière définitive et normative. C’est en effet la norme confortable, celle qui permet de s’échapper du quotidien en disant « c’était mieux avant » et de voir en sépia un passé factice et valorisé, qu’il diffuse. Et ça fonctionne. Mais c’était mieux quand ? Et c’était mieux pour qui ?

Le suicide français, un succès en librairie. En octobre 2014, le livre s'est vendu à 5000 exemplaires par jour.

Le suicide français, un succès en librairie. En octobre 2014, le livre s’est vendu à 5000 exemplaires par jour.

Il veut faire croire qu’il se la joue provoc’ mais participe en fait aux discours traditionnels qui entravent dans les faits les femmes, les LGBTI et les autres, celles et ceux dont le genre et la sexualité ne sont pas conformes à la norme de l’identité de l’homme blanc hétérosexuel. Nous l’avons vu, les femmes sont encore aujourd’hui surveillées. En permanence. Leurs identités doivent correspondre à des normes genrées qui en font des personnes moins fortes, moins courageuses, moins agissantes. Moins que les hommes. La liberté de mouvement des femmes dans l’espace public est encore entravée. L’appréhension des agressions sexistes et sexuelles est une réalité quotidienne. Le droit des femmes à disposer de leurs corps, à avorter, à avoir un physique qui n’est pas conforme aux stéréotypes de genre est perpétuellement remis en question. Zemmour participe à ces constantes attaques, menées contre ce qu’il qualifie de « modernité » : un ensemble de droits inscrits dans la loi et de revendications d’émancipation, qui serait selon lui responsable de tous les maux de la société et annonciateur d’une apocalypse culturelle. Rien que ça. Le progressisme serait l’idéologie dominante et la réaction de Zemmour serait subversive. C’est faux, on l’a montré.

Alors, certes, les femmes ont le droit de porter un pantalon, de voter, d’avorter, de percevoir, à travail égal un salaire égal à celui des hommes, dans la loi et cela se traduit – dans une certaine mesure – dans les faits. Oui. Et pourtant l’égalité est très loin d’être une réalité. Donc, cette modernité-là, elle nous fait une belle jambe. Virginie Despentes nous permettra de conclure par un pied de nez à Zemmour : « c’est tout de même épatant et pour le moins moderne, un dominant qui vient chialer que le dominé n’y met pas assez du sien… »23

  1. « Pour Éric Zemmour, « Hélène et les garçons » et Daniel Balavoine ont participé à la « féminisation » de la France », Le Huffington Post, 17 octobre 2014. À lire à cette adresse : http://www.huffingtonpost.fr/2014/10/17/zemmour-helene-et-les-garcons-decadence-france_n_6002480.html []
  2. Éric Zemmour, Le Suicide Français, Albin Michel, Paris, 2014, page 351. []
  3. Éric Zemmour, Le premier sexe, Denoël, Paris, 2006, page 128. []
  4. Ibid., page 20. []
  5. Ibid., page 68. []
  6. Ibid., page 65. []
  7. Ibid., page 13. []
  8. Éric Zemmour, page Facebook personnelle, 23 janvier 2013. En ligne à cette adresse : https://www.facebook.com/Zemmour.Eric/posts/10151378753579868 []
  9. Maëlle Le Corre, « Agression à la Mutinerie : la justice condamne la victime pour s’être défendue », Yagg, 09 avril 2014. À lire ici : http://yagg.com/2014/04/09/agression-a-la-mutinerie-la-justice-condamne-la-victime-pour-setre-defendue/ []
  10. W.M., « Paris : Une femme attaquée au tournevis près de Bastille entre la vie et la mort », 20Minutes, 23 décembre 2014. []
  11. Georges Brenier et Cécile De Sèze, « Paris : la femme agressée au tournevis est décédée » RTL, 26 décembre 2014. En ligne à cette adresse : http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/paris-la-femme-agressee-au-tournevis-est-decedee-7776014090 []
  12. « Paris : une femme violemment agressée avec un tournevis », Le Parisien, 23 décembre 2014. À lire ici : http://www.leparisien.fr/paris-75/paris-une-femme-violemment-agressee-avec-un-tourenis-23-12-2014-4396035.php []
  13. « La jeune femme agressée à coups de tournevis à Paris est morte », Le Figaro, 26 décembre 2014. En ligne ici : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/12/26/01016-20141226ARTFIG00154-la-jeune-femme-agressee-a-coups-de-tournevis-a-paris-est-morte.php []
  14. Éric Zemmour, Le premier sexe, op cit., page 70. []
  15. Fanny Arlandis, « La rue, fief des mâles », Le Monde, 04 octobre 2012. À lire ici : http://www.lemonde.fr/culture/article/2012/10/04/la-rue-fief-des-males_1770418_3246.html []
  16. Romain Renner, « L’avortement ne libère pas la femme », dit Éric Zemmour », RTL, 09 octobre 2014. À cette adresse : http://www.rtl.fr/actu/politique/l-avortement-ne-libere-pas-la-femme-dit-eric-zemmour-7774749461 []
  17. Éric Zemmour, Le premier sexe, op cit., page 123. []
  18. Ibid., page 120. []
  19. Ibid., page 121. []
  20. Slogan lancé par le Mouvement de Libération des Femmes. []
  21. « On n’est pas couché », émission animée par Laurent Ruquier, France 2, 04 octobre 2014. Disponible en ligne à cette adresse : https://www.youtube.com/watch?v=wMkigSObs7Y []
  22. AFP, « Zemmour controversé, détesté, mais écouté avec « Le Suicide français », Le Point, 15 octobre 2014. Voir ici : http://www.lepoint.fr/societe/zemmour-controverse-deteste-mais-ecoute-avec-le-suicide-francais-15-10-2014-1872683_23.php []
  23. Virginie Despentes, King Kong Théorie, Paris, 2012 réed. 2007, page 17. []


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